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27/11
2020

Crise du Covid-19 : La réalité des internes en médecine

Click&Care aide les établissements sanitaires et médico-sociaux de France au recrutement de personnel. De nombreux médecins et épidémiologistes ont pris la parole dans les médias pour parler du coronavirus mais les internes qui combattent de jour comme de nuit restent dans l'ombre. Click&Care a souhaité vous parler de leur quotidien en donnant la voix à Amélie Scheuer, interne en médecine au Groupe Hospitalier de la Haute-Saône.

Amélie Scheuer interne en médecine

Merci d’avoir accepté de nous répondre Amélie. Pouvez-vous nous parler de votre formation et expérience en tant qu’interne à l’hôpital ?

J’ai fait mes études de médecine à la faculté de médecine de Strasbourg, dont mon externat de la 4ème à la 6ème année où j’ai travaillé à mi-temps au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Strasbourg. Je suis actuellement en 2ème année d’internat de médecine générale en Franche-Comté. Le rôle d’un interne est celui d’un médecin en formation. J’ai ainsi des cours durant l’année à la faculté, en dehors desquels je travaille à temps complet dans des cabinets libéraux ou à l'hôpital. 

Le poste en cabinet et en hôpital comprend la gestion des services d'examiner les patients, effectuer les prescriptions d’imagerie ou de médicaments, etc. tout en étant accompagné de médecins plus expérimentés pour nous guider en cas de besoin. 

Depuis juin 2020, je travaille sur le site de Vesoul, au groupe hospitalier de la Haute-Saône (GH70). J’étais aux urgences jusqu’à fin octobre et suis désormais dans un service d’hospitalisation “post-urgence” recevant des patients très variés.

Combien êtes-vous dans votre équipe sur le site de Vesoul ? 

L’équipe médicale est composée de 2 internes et d’un chef de service. Nous avons avec nous pour quelques mois, une médecin étrangère en renfort travaillant comme interne. L’équipe médicale gère les soins de 26 patients dans le service au quotidien.

Du côté paramédical, 2 infirmières et aides-soignantes sont présentes en permanence dans le service. Nous avons la chance de pouvoir aussi compter sur l’aide apportée par la cadre du service, les étudiants infirmiers et aides-soignants, les ASH, les kinés et les assistantes sociales, sans qui la prise en charge convenable des patients serait difficilement envisageable.

Y a-t-il eu plus d’absences de personnels pendant la Covid-19 ? 

Il y a bien entendu beaucoup de soignants qui ont été contaminés au fur et à mesure des mois. Au quotidien, le nombre de professionnels sur place a été stable, et ce, grâce au dévouement de l’ensemble de l’équipe qui a redoublé d’efforts pour remplacer les absents malgré la fatigue accumulée. Des concessions ont été faites au niveau des congés, lesquels ne pourront être rattrapés.

Le système de santé a quant à lui pu être aidé de nombreux étudiants en médecine, aides-soignants ou encore en école d’infirmier qui ont donné sans compter.

Combien d'heures travaillez-vous en moyenne et pour quelle rémunération ?

Les internes français font de nombreuses heures supplémentaires et ce, encore plus dans certaines spécialités chirurgicales. Nous ne pourrions faire face au coronavirus en respectant le temps de travail théorique de 48h. L’INSI a fait une enquête à ce sujet en mai dernier dont les résultats montraient que la moyenne était de 52,2h pour les internes en médecine générale et ce, hors période Covid-19.

En première année d’internat le salaire est de 1820€ brut (primes comprises), auquel on ajoute les gardes qui sont payées 120€ brut pour 14h de travail de nuit. Le Ségur de la santé a permis d’avoir une augmentation des salaires, mais celle-ci reste encore faible vis à vis du travail fourni. Le choix de faire médecine pour l’argent est bien un mythe ! 

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J'ai choisi de faire des études de médecine d'abord pour aider les autres et me sentir utile au quotidien. Ayant moi-même une mère atteinte de sclérose en plaque, je sais à quel point la vie des malades et de leur famille peut parfois être compliquée. J'aimerais être un petit élément parmi tant d'autres qui facilite le quotidien et qui soutient les personnes qui en ont besoin. Et puis le fonctionnement du corps humain est fascinant et nous en apprenons un peu plus chaque jour grâce à des chercheurs du monde entier. 

Avant le premier confinement, je travaillais chez des médecins généralistes en libéral, mais devant l’ampleur des cas à gérer à l'hôpital, je suis allée travailler en renfort dans un service s’occupant uniquement de patients atteints par le Covid. Le nombre d’heures de travail a surtout augmenté pour nos collègues de réanimation.

Comment vous et vos collègues avez-vous ressenti l'annonce du premier confinement ? 

L’annonce du confinement en mars a été un choc comme pour le reste de la population, mais aussi un grand soulagement, puisque nous voyions la situation sanitaire se dégrader très vite en étant impuissants. Nous avions l’espoir que la propagation ralentirait enfin, surtout dans les régions les plus touchées comme dans l’est de la France. En même temps, nous étions plein d’envie d’aider les patients de notre mieux, mais inquiets de l’avenir.

Pour ma part, j’ai même eu quelques jours de flottement où travailler n’a pas été possible par manque de matériel de protection ce qui menait à un risque important de contamination au cabinet. Je me suis donc retrouvée dans une situation étrange, je savais que je pouvais être utile au système de santé mais l’organisation dans les établissements de santé de France ne permettait pas de réaffectations dans les services dans le besoin. Face à cette situation, j’ai pris contact avec l'hôpital de Belfort qui accueillait des centaines de patients contaminés par la Covid-19 chaque jour pour venir en renfort. J’ai rapidement été recontactée afin d’apporter mon aide.

A quel moment avez-vous réalisé l'ampleur de cette épidémie ?

En libéral, à partir de fin février nous avons rapidement vu le nombre de patients suspects de Covid exploser. La situation est rapidement devenue ingérable !

Nous n’avions pas de masque pour nous protéger ou à prescrire à des personnes à risque ou des proches de patients atteints. Nous n’avions pas les moyens de savoir quels patients étaient réellement atteints, puisque nous n’avions pas de tests à disposition. Nous devions demander par précaution à des parents de garder des patients à domicile au moindre rhume. Le nombre d'appels pour difficulté respiratoire augmentait très vite et nous étions alors obligés de tous les adresser à l'hôpital le plus proche.

"Je me suis réellement rendue compte de la situation difficile et exceptionnelle, quand le syndicat des internes a contacté tous les internes de la région pour chercher des volontaires pour répondre aux appels au samu concernant le coronavirus."

Je suis donc allée quelques jours aux centre de régulation du samu dans la région, où il y avait des milliers d’appels par jour sur le sujet : médecin libéraux qui avaient besoin de faire hospitaliser leur patients, soignants symptomatiques qui devaient être testés rapidement, patients atteints par la covid qui se dégradaient sur le plan respiratoire, personnes qui avaient besoin d’avis médicaux sur l’endroit où elles devaient consulter, etc. 

A l'hôpital de Belfort par exemple, en avril, une grande partie des lits d’hospitalisation accueillait uniquement des patients Covid. Quasiment toutes les consultations et opérations ne relevant pas de l’urgence absolue ont dû être annulées, comme partout en France dans les hôpitaux : du jamais vu !

Quelle situation marquante vous vient à l'esprit pendant ces mois où vous avez combattu et continuez de combattre contre ce virus ? 

Le début a été particulièrement difficile à vivre pour tous les soignants. Nous n’avions quasiment pas d’information sur le virus comme son mode de contamination ou les médicaments à prescrire ou non. Comment répondre aux questions des patients dans ces cas là ? Comment rentrer chez soi, voir sa famille, sans avoir toujours dans un coin de la tête que nous sommes un danger potentiel pour eux ? Certains de mes collègues ont déménagé temporairement pour ne pas mettre leurs proches vulnérables en danger. Nous avons pensé Covid matin, midi et soir pendant des semaines : au travail, à la télé, les réseaux sociaux, par les questions de notre famille ou encore de nos amis.

"Nous avions toutes les semaines de nouvelles données, parfois contradictoires, à intégrer pour prendre en charge les malades et devions passer des heures par jour à nous habiller , circuler en tenue de cosmonaute tout en faisant attention à tout ce que nous touchions, avec un masque FFP2 qui nous écrasait le visage, à porter pendant des heures."

Il fallait également s’occuper de patients jeunes, parfois ayant la trentaine, qui sortaient très affaiblis de plusieurs semaines de réanimation, à qui nous devions par exemple réapprendre à marcher. Bien évidemment, les craintes pour mes proches moi-même étaient très importantes.

Ma famille et beaucoup de mes amis se trouvant en Alsace, j’ai eu connaissance de beaucoup de contaminations plus ou moins graves, dont certains décès de personnes “non à risque”. Pour ma part, la fatigue psychologique a été bien plus importante que la fatigue physique.

Comment avez-vous géré les priorités face à l’afflux de patients ?

Le manque de moyens dans les hôpitaux existe depuis des années et il peut nous arriver de devoir prendre des décisions difficiles quant à la priorisation des soins. Heureusement, habituellement ces choix ne mettent pas en danger la vie du patient. Les kinés, par exemple, sont trop peu nombreux dans les hôpitaux et nous priorisons donc les demandes, alors que beaucoup de patients en tireraient un bénéfice important.

Pendant le covid, je n’ai pas eu connaissance de patient présentant des formes légères à modérées n’ayant pas pu être prise en charge et bénéficier d’oxygénothérapie si nécessaire. 

En revanche,  le problème peut se poser pour les patients ayant des formes graves et ayant besoin de place en réanimation. Les places nécessaires n’étant pas suffisantes, cela implique de discuter avec les médecins réanimateurs à chaque arrivée de patients graves de leur chance de survie à une réanimation.

Il faut comprendre que la réanimation est un service avec des prises en charge extrêmement lourdes, surtout en temps de covid et au début de l’épidémie. 

"Les patients Covid-19 étaient placés sous respirateur artificiel pendant 2-3 semaines en moyenne, survivaient grâce à des médicaments ayant beaucoup d’effets secondaires, ils perdaient beaucoup de poids et de masse musculaire, des dizaines de kilos pour certains."

Pour dire les choses plus simplement : les personnes les plus fragiles ne survivent pas. C’est bien pour cette raison que le gouvernement préconise une attention encore plus particulière pour les publics vulnérables.

Notre décision était donc prise de manière collégiale et nous transférions en réanimation des patients dont les chances de récupérer étaient correctes. Les autres continuaient de bénéficier des meilleurs soins que nous pouvions leur procurer. Certains patients dont l’issue de la maladie était incertaine n’ont pas pu être admis en réanimation à cause de la situation sanitaire et certains en sont décédés. Les situations de ce genre ont été difficiles à gérer pour tous les personnels soignants.

Les familles n'ont pas pu rendre visite à leurs proches à l'hôpital, comment avez-vous géré la communication entre les proches et les malades ?

J’appelais les familles tous les jours pour les tenir au courant de la situation médicale. Même quand ces appels étaient courts, cela permettait aux patients et aux familles de se sentir soutenus. 

Les situations les plus compliquées à gérer étaient les fins de vie, aussi bien pour le patient que la famille bien évidemment. Dans un premier temps les visites étaient formellement interdites, puisque nous n’avions pas de matériel suffisant même pour les soignants. Après quelque temps et négociation de notre part, nous avons pu exceptionnellement autoriser des visites de 15 minutes, afin de permettre à quelques rares proches de faire leurs adieux.

Certains médecins, internes ou encore aides soignants se sont vu déposer des messages de voisins effrayés qu'ils puissent diffuser le coronavirus au sein de l'immeuble, et leur ont parfois demandé de déménager. Que souhaitez-vous dire à ces personnes ?

C’est affligeant. Lorsque ces mêmes personnes sont atteintes par le virus, elles sont heureuses de se voir prises en charge par des soignants en ville ou à l'hôpital pour les aider tous les jours de l’année. Lorsqu’un problème se produit à domicile et que quelqu’un avec une formation de secourisme est leur voisin, ces mêmes personnes sont également bien soulagées. Les soignants sont en première ligne face au virus et nous faisons partie des personnes portant la plus grande attention au port du masque, savons comment nous laver les mains correctement respectons scrupuleusement les gestes barrières.

Avez-vous ressenti un progrès entre le confinement de mars et d’octobre ?

Oui, il y a une nette amélioration sur le matériel à disposition, les hôpitaux entre autres ont fait des stocks de matériel et surtout de masques. Aujourd’hui, heureusement, nous n’avons plus besoin de compter sur la générosité d’entreprises de l’industrie ou du BTP qui nous avaient fourni des masques et combinaisons en mars-avril.

D’un point de vue médical, les connaissances ont bien évolué, notamment sur les complications, et on sait bien mieux prendre en charge les patients. 

Le nombre de tests PCR fait par jour a augmenté de façon spectaculaire et depuis peu, nous avons la chance de pouvoir utiliser les tests antigéniques, à l'hôpital comme dans certains EHPAD, qui permettent d'avoir un résultat beaucoup plus rapide, même si en contrepartie ils sont moins fiables. Nous cumulons donc les 2 tests si nécessaire. 

Le gouvernement fournit aux professionnels de santé les mêmes chiffres de contaminations et décès que la population générale, et nous avons également les mêmes informations concernant les confinements, etc.

Les équipes internes se sont-elles soudées pendant l'épidémie ?

Oui les équipes se sont beaucoup soudées dans cette épreuve. Quand j’étais dans le service Covid à l'hôpital de Belfort, le service était géré simultanément par des pneumologues, des gastroentérologues et des dermatologues. Tout le monde a contribué à prendre en charge les patients atteints en s’entraidant. Énormément de spécialistes ont passé des semaines à s’occuper de ces malades du virus et certains médecins se sont dévoués pour aller travailler avec les patients Covid pour préserver leur collègues plus fragiles,  qui eux ont continué à s’occuper du reste. Les exemples de ce genre ne manquent pas.

"Je n’ai jamais eu autant de remerciements de familles qu’en cette période-là. La France entière a redécouvert le travail quotidien effectué par les équipes médicales et paramédicales souvent dans l’indifférence totale. Nous nous sommes donc sentis enfin soutenus pendant la première vague, mais malheureusement beaucoup ont la mémoire courte."

Quel message souhaitez-vous faire passer aux anti-masques ?

En temps normal, votre santé c’est votre choix, mais actuellement nous sommes dans une situation de pandémie. Le système de santé, habituellement en tension permanente, ne peut pas s’occuper d’un afflux de patients supplémentaire. 

"Ne pas respecter les gestes barrières, ne pas mettre de masque, ce n’est pas vous mettre uniquement vous-même en danger c’est mettre toutes les personnes que vous côtoyez en danger. C’est obliger les soignants à reporter des soins de cancers, des opérations importantes. C’est nous obliger à réfléchir à quel patient a le plus de chance de survivre à la réanimation : celui-ci qui a la Covid, celui-là qui présente une insuffisance cardiaque grave suite à un infarctus ou l’autre qui est en choc suite à une infection compliquée."

Le masque c’est un petit effort que font toutes les équipes médicales pour vous protéger depuis des années, notamment au bloc opératoire. Le masque c’est un petit effort qu’on vous demande de supporter pendant quelques mois encore et qui sauve littéralement des vies !

Les campagnes de communication du gouvernement concernant les gestes barrières sont-elles réalistes ?

Je pense que les campagnes sur les gestes barrières ont eu une importance capitale au début de l’épidémie.  A présent, les français savent quels gestes appliquer pour limiter la propagation du virus. D’ailleurs nous en avons la preuve, le nombre de cas de gastroentérites et de bronchiolites a chuté de manière spectaculaire et inédite cette année grâce à l’application de ces mesures. Je pense donc qu’à présent les campagnes ont un peu perdu de leur sens initial, même si elles restent réalistes.

Bien sûr, il faut garder en tête que malgré toutes les précautions que nous prenons, nous resterons toujours à risque de contracter ce virus et il ne faut pas se sentir coupable en cas de contamination.

Je trouverais intéressant actuellement de faire des campagnes plus diversifiées pour sensibiliser sur les symptômes devant amener à consulter son médecin traitant rapidement et sur ceux devant amener à appeler le 15 immédiatement. Nous nous rendons compte sur le terrain, que pour certaines personnes les signes de gravité restent trop flous, cela amène à des passages injustifiés aux urgences ou pire à des retards de consultation ayant parfois des conséquences catastrophiques.

Je pense que par ailleurs il serait intéressant pour permettre un dépistage plus facile de réaliser des listes officielles par zones géographiques des laboratoires effectuant des test PCR avec ou sans rendez-vous. Je connais en effet plusieurs personnes qui ont été symptomatiques, mais qui ont eu beaucoup de mal à savoir où aller se faire tester près de chez elles.

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